Il y a un an, j’ai signé le compromis de vente d’un terrain sur l’île de Tahiti — première étape concrète d’un projet pour construire ma liberté financière.
700 mètres carrés à 25 kilomètres de Papeete, entre les montagnes et le lagon. 20 millions de francs pacifiques — environ 170 000 euros. Un ancien faapu, comme on dit ici : un lieu d’agriculture polynésien, avec ses arbres fruitiers bien enracinés — manguiers, citronniers, cocotiers. Un vieux container posé sur une dalle béton. Et un hangar en tôle rouillée et bois termité à démolir en priorité.


Ce prix, il mérite qu’on s’y arrête une seconde. 170 000 euros pour 700 mètres carrés à 25 kilomètres d’une ville de 26 000 habitants. La Polynésie française est un territoire isolé au milieu du Pacifique : les matériaux de construction sont importés à 95%, le foncier disponible est rare, et les règles successorales polynésiennes complexifient encore un marché déjà tendu. Résultat : s’installer ici sans capital constitué, c’est un vrai défi. Et payer un loyer à perte en attendant de voir venir, c’est offrir son argent à quelqu’un d’autre indéfiniment.
Par conséquent, il fallait une stratégie. Et cette stratégie, c’est ce dont je vais vous parler aujourd’hui.
La règle que je m’étais fixée pour construire ma liberté financière
Construire sa liberté financière, ce n’est pas juste acheter un bien immobilier. Ce n’est pas non plus contracter un crédit et croiser les doigts en espérant que le salaire suive pendant vingt ans. C’est bâtir une structure qui tient debout même quand vous n’êtes plus là pour la porter à bout de bras.
J’avais une règle absolue en entrant dans cette démarche : ce crédit ne devait pas dépendre de moi pour être remboursé. L’idée de contracter un emprunt et de devoir maintenir un CDI pendant vingt ans pour ne pas couler. Cette idée-là m’était insupportable. C’est exactement le mécanisme que beaucoup de gens subissent sans l’avoir vraiment choisi : on emprunte pour se loger, on reste salarié pour rembourser, et on appelle ça la stabilité. On essaie alors d’augmenter son niveau de vie, étranglé, et on finit dans ce que certains appellent la rat race — et j’y reviendrai dans un prochain article, parce que le sujet mérite qu’on s’y arrête.
La contrainte était donc posée dès le départ : le terrain devait générer des revenus (sous forme de loyers pour ma part, mais il existe d’autres possibilités) qui devaient couvrir les mensualités du crédit. Idéalement, dégager un excédent. Et si je n’avais plus aucune entrée d’argent personnelle pendant plusieurs mois, le projet devait continuer à tenir debout tout seul.
C’est sur cette base que j’ai construit le montage.
45 ans, CDI, et une banque qui joue la prudence
J’ai 45 ans. Ce détail change beaucoup de choses quand on pousse la porte d’une banque pour emprunter sur l’immobilier. Les crédits sur trente ans, c’est terminé à cet âge. Sur vingt-cinq ans, c’est difficile à obtenir. Si bien que, j’ai emprunté sur vingt ans — non par choix idéal, mais parce que c’était la seule fenêtre que le système voulait bien laisser ouverte.
À l’époque, mon salaire en CDI d’ingénieur informatique à Tahiti tournait autour de 3 800 euros nets par mois. Ce n’est pas un mauvais salaire. Mais financer terrain et construction en une seule opération dépassait ma capacité d’emprunt. Les deux ensemble ne passaient pas.
Le montage financier
C’est pourquoi j’ai réfléchi à un montage que la banque pourrait accepter — en me faisant accompagner par un courtier pour optimiser le dossier et maximiser les chances d’acceptation. Je le dis ici parce que ça mérite d’être retenu : si vous avez un projet immobilier, passez toujours par un courtier. Le taux de réussite en est significativement amélioré, pour un coût qui reste très faible en proportion du projet global.
Le principe était le suivant : le crédit couvrirait le terrain, les frais de notaire et l’assainissement — 26 millions de francs au total. Pour le logement provisoire sur site, j’achèterais sur fonds propres un container aménagé, qui ferait office de lieu de vie — car si la banque m’octroie un crédit, c’est à la condition que je n’aie plus de loyer, sans quoi je dépasse le taux d’endettement légal. Le bâti, lui, se financerait autrement — on y reviendra dans le prochain épisode, parce que c’est une partie entière de la stratégie.
Il y a un point que j’ai longtemps sous-estimé dans ce montage, et que je préfère poser clairement maintenant : pendant toute la durée de la construction, les mensualités du crédit terrain sont dues. Les loyers, eux, n’existent pas encore — les logements ne sont pas construits. C’est la phase la plus inconfortable du projet. Celle où on rembourse sans rien percevoir, où on avance sur la foi d’un calcul qu’on espère juste.
Tahiti, ce n’était pas un hasard
Je suis arrivé en Polynésie en 2020, après trois ans passés en Nouvelle-Calédonie et un passage sur le continent américain. Le Pacifique me manquait — le lagon, la lumière, ce rythme particulier que vous ne trouvez nulle part ailleurs. Un appel que je reconnaissais chaque fois que je m’en éloignais trop longtemps.
Mais s’installer durablement en Polynésie, c’est une autre affaire qu’y passer quelques semaines. Les prix de l’immobilier, on vient d’en parler. Payer un loyer à perte en attendant ? Ce n’est pas un modèle qui construit quoi que ce soit. Acheter sans stratégie ? C’est s’endetter pour s’endetter.
Il fallait un projet qui réponde à plusieurs contraintes en même temps : me loger, créer des revenus passifs, construire quelque chose d’écologique, et ne plus dépendre d’un salaire extérieur à terme.
Avant Tahiti, il y a eu Raiatea — une île des Îles-sous-le-vent où j’ai passé une année à expérimenter des constructions alternatives, des dômes géodésiques, des approches lowtech, et à essayer ensuite d’en vivre. Ça n’a pas abouti, pour trois raisons bien précises que je détaillerai dans un prochain épisode.
Ce que cette année m’a appris, en revanche, c’est que le choix du matériau de construction était la clé de tout. Il détermine les coûts, l’ancrage local, la cohérence du projet avec ce qu’on dit vouloir construire. Et c’est cette réflexion qui m’a conduit à la brique de terre comprimée.
La brique de terre comprimée : locale, saine, et taillée pour le Pacifique
La BTC, comme on l’appelle. De la terre extraite des excavations de chantier à Tahiti — une ressource abondante sur l’île, souvent traitée comme un déchet de terrassement — comprimée à froid dans une presse pour former des briques denses et régulières. Ni cuisson, ni importation, ni ciment ou presque. Le coût de production est bas. L’empreinte carbone est faible. Et la matière première est littéralement sous nos pieds, en quantité.
Cependant, ce qui m’a convaincu définitivement, ce ne sont pas seulement les coûts. C’est ce que fait ce matériau physiquement dans un bâtiment.
En effet, la brique de terre possède une inertie thermique élevée : elle absorbe la chaleur le jour et la restitue lentement la nuit. Dans un climat tropical humide comme celui de Tahiti, c’est un avantage concret et mesurable — les logements restent frais sans climatisation. Elle régule aussi naturellement l’hygrométrie intérieure : elle absorbe l’excès d’humidité quand l’air en est chargé, la restitue quand l’air se dessèche. Pour des bâtiments sains, confortables, adaptés au territoire — et pour un amoureux de la nature comme moi — c’est difficile de trouver mieux avec des matériaux 100% locaux.
La décision était prise.
Revenus passifs et indépendance financière : un projet sur trois jambes
Une fois le matériau choisi, la structure d’ensemble s’est précisée autour de trois activités liées, portées par la société que j’ai constituée pour l’occasion.
La fabrication de briques de terre comprimée. Produites sur site, à partir de terre locale. Vendues à d’autres constructeurs ou utilisées en interne pour les chantiers de la société. C’est l’activité qui crée le matériau, structure une filière qui n’existait pas ici, et ouvre un marché.
La construction de maisons écologiques en BTC. Chaque maison construite est une démonstration concrète, une référence, un argument pour la suivante. Cette activité crée son propre débouché en rendant visible ce qu’on peut faire avec les briques.
Ainsi, la construction de logements locatifs sur le terrain de Tahiti devient le moteur financier. Ces loyers remboursent le crédit. Ils dégagent progressivement un revenu passif, et permettent à la société de fonctionner sans que je dépende d’un salaire extérieur.
Trois jambes. C’est un principe emprunté à la permaculture : si les deux premières activités rencontrent des turbulences, la troisième évite la chute. Et si toutes trois fonctionnent ensemble, elles se renforcent mutuellement. En permaculture, un système résilient est conçu pour ne jamais dépendre d’un seul élément. Si l’un vacille, les autres compensent. C’est exactement l’idée ici.
État des lieux au moment de la signature : point zéro
Un terrain signé. Une société constituée. Un crédit de 26 millions couvrant le terrain, les frais de notaire et l’assainissement. Un container aménagé sur fonds propres comme base de vie provisoire. Et zéro financement bancaire pour construire quoi que ce soit sur la parcelle — avec des mensualités à honorer pendant toute la durée de la construction, avant même que le premier loyer tombe.

C’est le point zéro.
Les prochains épisodes vont retracer, semaine après semaine, comment je poursuis ma route pour construire ma liberté finacière, comment on est passé du point zéro à un chantier réel — avec une presse à briques qui commence à tourner, des murs qui montent, et des décisions à prendre à peu près chaque jour.
Le prochain épisode revient sur un point central : comment financer le bâti quand la banque ne suit pas, et quelles solutions existent quand on refuse de bloquer sa vie pour rembourser une dette.
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